Revue de presse
Le Monde
Octobre 1994
La cueillette miracle
de Billy Ze Kick


Entre références aux champignons hallucinogènes
et reggae ludique, le succès inattendu d'un groupe rennais

Inconnu, il y a un an à peine, Billy Ze Kick collectionne aujourd'hui les disques d'or. Leur simple, Mangez-moi! Mangez-moi!, fut l'un des hymnes de l'été; leur premier album, Billy Ze Kick et les Gamins en folie, s'est vendu en cinq mois à plus de 250 000 exemplaires. Une tournée d'une quarantaine de dates devrait se terminer en apothéose le 19 décembre à l'Olympia, doublé encas de forte demande par un concert dans une autre salle parisienne. Quelle surprise! Celle d'un groupe d'artisans rock rennais dont le succès semble la conséquence d'un travail mené dans des conditions étonnantes de précarité.
Ils portent des habits et des patronymes de héros de BD: Nathalie -dite Billy Ze Kick, auteur-chanteuse espiègle - et Benoît -alias Mr. Bing, compositeur et bricoleur de sons - forment le noyau du groupe depuis 1989. En 1991, les éditions musicales BMG signent un contrat avec Billy Ze Kick, qui ne trouve pas pour autant de maison de disques. Lassé des démarches, le duo décide, l'an passé de s'autoproduire.
Mr. Bing se souvient de l'ambiance de l'enregistrement. "On avait choisi dans notre répertoire les morceaux les plus rigolos et on a invité des copains à délirer avec nous; On les a baptisés les Gamins en Folie". Mais les chansons avait été écrites avant. "Au départ Benoît échantillonne, explique Nathalie, il se compose un petit stock de samples qui me donnent des idées de textes et de mélodies. Les Gamins avaient les paroles des chansons, même s'ils en ont improvisé une partie". De fait, ce premier album respire la bonne humeur et accumule les influences: pop sixties (Doors), jazz (Dave Brubeck et surtout reggae (Mighty Diamonds). Mr Bing a parsemé ses musiques de bouts de mélodies familières qui vous accrochent comme des petits hameçons.
Passionée de jeux de rôle -ces parties de cache-cache en pleine nature inspirées des univers magiques de l'heroic fantasy-, la fine équipe a consacré la seconde moitié de son disque à des histoire peuplées de "killers", de "sphinx" et d' "encraoudeur". Avec la même drôlerie, ils croquent sur le vif leur quotidien en se jouant des tabous. Comme rarement auparavant dans la chanson française des titres comme OCB (une marque de papier à cigarettes) ou Mangez-moi! vantent ainsi les joies de substances illicites, marie-jeanne et champignons hallucinogènes. Provocation?

"Non, assure Benoît, on a parlé de choses de la vie de tous les jours, de plaisirs partagés par des millions de gens. Ne soyons pas hypocrites , fumer un pétard est un fait socialement accepté". Tout comme la consommation de psilocybes? "Il s'agit plus d'une démarche d'initiés. Ces champignons sont rares, ils ont mauvais goût et on les digère mal. Les gens ne s'y mettront pas comme ça"
Pour Nathalie, ses morceaux sont "les chroniques d'une marginalité ordinaire". En décrivant de façon comico-réaliste les qualités pratiques d'une marque de papier à cigarettes ou les avatars de la cueillette des psilos, Billy Ze Kick refuse d'associer l'usage de certains stupéfiants aux dangers sordide de la toxicomanie. Rondes enfantines plutôt que rock délétère, leurs chansons ont rencontré plus d'une génération.
Finalement, la réalité vient de rattraper le groupe. Un enquêteur de la brigade des stupéfiants de Nantes a transmis au parquet de Paris une procédure pour "incitation à l'usage des stupéfiants" suite à la publication de Mangez-moi, et, le 21 octobre, le groupe a dû se fendre d'un communiqué officiel reprenant les arguments avancés plus haut.
Reste que la notoriété n'est pas venue toute seule : "notre éditeur a essayé de placer l'album auprès des maisons de disques,se souvient Benoît, toutes craignaient la censure et refusaient de prendre le risque. Nous avons alors sorti le disque nous-mêmes, fin 1993, en le faisant distribuer par une structure régionale puis par Média 7, un distributeur indépendant. Quelques radios locales ont joué l'album, qui en quelques mois, a bénéficié d'un bouche à oreille incroyable. Lors des grandes manif de lycéens, on a même vu certains chanter OCB. Nous en avons vendu 6000 avec Média 7 et quand le personne qui avait signé avec nous en édition a créer son propre label distribué par Polygram, nous l'avons suivie. En Mai, le disque est ressorti avec les moyens d'une multinationale. Il a alors décollé. Au départ, aucun réseau FM ne voulait programmer Mangez-moi!, mais la demande était tellement forte qu'ils y ont été obligés."

STEPHANE DAVET